Ethan retourna à la maison avant que Grace n’ait pu dire un mot. Les rires des enfants résonnaient encore dans le jardin, se mêlant au clapotis lointain de la fontaine. Chaque rire était comme un miroir brisé reflétant ce qu’il n’avait jamais eu. Dans le couloir principal, ses pas résonnèrent sur le sol de marbre, un son froid et maîtrisé qui contrastait fortement avec la chaleur extérieure. Sur son chemin, il croisa de vieux portraits : celui de son père, austère et austère. L’expression de sa mère, sa posture impeccable, la famille Blackwood, figée par l’absence d’affection. Il s’arrêta devant une photo de lui à huit ans.
Le même regard figé, le même petit costume qu’elle exigeait désormais de ses fils, jouant comme s’il était destiné à des enfants sans avenir. La voix de sa mère résonna dans sa mémoire et, comme un réflexe programmé, Ethan réajusta sa veste, tentant de dissimuler son malaise. Dehors, un rire plus sonore le fit fermer les yeux. Le bonheur avait quelque chose de dangereux, une impression de perte de contrôle. Il avait passé sa vie à se protéger de lui. Quelques minutes plus tard, Grace se glissa discrètement par la porte de service. Propre, son uniforme encore humide, son expression sereine. « Monsieur Blackwood, » dit-elle doucement, « si je peux me permettre un mot. » Il ne répondit pas, levant simplement les yeux de la tablette qu’il faisait semblant de lire. « La discipline sans amour engendre la peur. » « La peur crée la distance, et la distance détruit les familles. » Ethan reposa lentement la tablette, la fixant en silence. « Je ne suis pas venu ici pour être analysé », répliqua-t-il sèchement. « Ce n’est qu’un travail, Grace. »
« Je sais », murmura-t-elle. « Mais parfois, l’attention portée aux autres révèle ce qui manque à la maison. » Ces mots, bien que doux, étaient comme un couteau. Ethan inspira profondément, mais sentit une oppression dans sa poitrine. Quelque chose en lui se brisait silencieusement. Ce n’était pas de la colère. C’était une vieille douleur, de celles qu’on apprend à dissimuler derrière des rendez-vous et des chiffres. Grace baissa les yeux, comme si elle comprenait qu’elle était allée trop loin. « Je veux juste que tu saches », conclut-elle tendrement, « que personne n’apprend à aimer en étant toujours irréprochable. » Et elle partit. Ethan resta immobile, le regard perdu dans ses pensées. Dehors, il entendit ses enfants l’appeler et réalisa combien ce son lui manquait. Le dîner de ce soir-là avait des allures de funérailles. Les verres en cristal reflétaient l’or des lustres, mais rien ne pouvait égayer le silence. Ethan était assis en bout de table, ses trois enfants alignés à leur place, leurs serviettes parfaitement pliées. Aucun bruit, aucun rire, seulement le cliquetis occasionnel des couverts. Face à lui, sa mère, Margaret Blackwood, gardait un regard sévère. Le temps avait marqué son visage sans adoucir la dureté de ses yeux bleus. Elle était l’incarnation même de l’élégance et de la froideur.