Je voulais prendre la brosse à dents et les shampoings de Sophie, mais dès que j’y suis entrée, j’ai eu un pincement au cœur.
L’agent attendait à la porte.
J’ai regardé la baignoire, le lavabo, le carrelage jaune, le rideau à motifs de poissons que nous avions acheté en solde, et soudain, j’ai vu quelque chose d’insupportable.
Pas le crime lui-même.
Pas une scène précise.
J’ai vu ma cécité dissimulée dans des objets du quotidien. J’ai constaté à quel point la routine peut masquer les choses, quand l’habitude nous voile la vue.
Dans le placard sous l’évier, ils ont trouvé d’autres gobelets en carton, deux bouteilles sans étiquette et un petit carnet avec des horaires, des doses et des observations succinctes.
L’agente n’a rien dit.
Elle a simplement tout photographié et appelé l’enquêteur.
Je me suis appuyée contre le mur pour ne pas tomber.
Dans la chambre de Sophie, j’ai ramassé des vêtements sans les plier correctement.
J’ai aussi pris son oreiller, car parfois, la seule chose qu’un enfant perçoit comme rassurante tient sous son bras.
En partant, j’ai aperçu notre photo d’anniversaire dans le couloir.
Mark avait son bras autour de ma taille et nous souriions tous les trois.
Sophie avait deux ans et demi, elle portait une robe jaune et son visage était couvert de gâteau.
J’ai mis la photo dans une boîte, non pas pour la préserver, mais parce que je ne supportais pas de laisser cette image de nous là, comme si elle était encore vraie.
L’enquête a continué à son rythme impersonnel.
Laboratoires.
Déclarations.
Rapports.
Dates reportées.
Une paperasse qui semblait incapable de supporter le poids d’une fillette de cinq ans.
J’ai commencé une thérapie sur les conseils de la psychologue de Sophie.
J’y suis allée à cause d’elle, mais la première séance a révélé quelque chose de dérangeant : je devais aussi apprendre à ne pas nier l’évidence.
Ma thérapeute ne m’a pas servi de belles phrases.
Elle m’a demandé pourquoi le doute des autres avait encore autant d’influence sur ma propre perception du danger.
J’ai pensé à ma mère, à l’église, au quartier, aux années de mariage.
J’ai pensé à combien de fois traiter une femme d’exagérée n’est qu’une autre façon de la faire taire.
Sophie a commencé à retrouver ses petits gestes.
Elle a recommencé à me demander des histoires.
Elle s’est remise à chanter à moitié en voiture.
Elle a même recommencé à protester pour manger des légumes.
Mais l’eau restait un sujet sensible.
Elle ne voulait pas de baignoire.